Un réseau d’indépendants qui grandit finit toujours par se poser la question : faut-il continuer à référencer des fournisseurs pour le compte des adhérents, ou acheter pour eux ? La centrale de référencement négocie les conditions et laisse chaque adhérent commander, recevoir et payer. La centrale d’achat achète, revend et porte les flux. Entre les deux, des formes intermédiaires permettent de doser le changement.
Le choix n’est ni seulement juridique, ni seulement financier : il déplace la marge, le risque, la TVA et le pouvoir de négociation. Voici la grille de sept critères que nous utilisons pour le trancher, puis le chiffrage type d’un basculement dans un réseau de trente adhérents.
Deux modèles, et les formes intermédiaires
| Centrale de référencement | Centrale d’achat | |
|---|---|---|
| Qui achète | Chaque adhérent, auprès du fournisseur | La centrale, qui revend aux adhérents |
| Qui facture l’adhérent | Le fournisseur | La centrale |
| Rémunération de la centrale | Services facturés aux fournisseurs, cotisations des adhérents | Marge de revente, éventuellement services |
| Risque de stock et d’impayé | Chez l’adhérent et le fournisseur | Chez la centrale |
| Chiffre d’affaires de la centrale | Ses seules rémunérations | La totalité des achats revendus |
Entre ces deux pôles, deux formes sont fréquentes. Le paiement centralisé : la centrale règle les fournisseurs et se fait rembourser par les adhérents, avec ou sans garantie de leur paiement (ducroire). La commission à l’achat : la centrale achète en son nom mais pour le compte des adhérents (article L. 132-1 du Code de commerce). Pour la TVA, le commissionnaire est réputé acheter et revendre lui-même (article 256, V du Code général des impôts) : il supporte donc les mêmes flux qu’une centrale d’achat.
Les sept critères de la grille
1. Le gain d’achat réellement accessible
La centrale d’achat ne se justifie que si elle obtient de meilleurs prix nets : engagement de volume ferme, paiement unique et rapide, coûts de facturation et de recouvrement réduits pour le fournisseur. Ce gain se mesure fournisseur par fournisseur, et non en moyenne : sur un panel de quarante fournisseurs, quelques-uns concentrent en général l’essentiel du potentiel. Les autres n’accorderont rien de plus.
2. Le besoin de financement
En achetant, la centrale porte l’écart entre le délai de paiement des fournisseurs et celui des adhérents, et, le cas échéant, le stock. Le décalage peut jouer dans les deux sens : la centrale dégage de la trésorerie si les adhérents la paient plus vite qu’elle ne paie les fournisseurs, et doit se financer dans le cas contraire. Le plafond légal (soixante jours à compter de la facture, ou quarante-cinq jours fin de mois si le contrat le prévoit, article L. 441-10 du Code de commerce) s’applique aux deux relations.
3. Le risque d’impayé
Un adhérent défaillant devient un impayé de la centrale, et non plus du fournisseur. Assurance-crédit, garanties exigées à l’adhésion (caution, dépôt, souscription au capital), conditions de suspension des livraisons : le contrat d’adhésion doit être réécrit en conséquence, et les adhérents doivent l’accepter.
4. La fiscalité des flux
Pour la TVA, la centrale d’achat collecte sur ses reventes et déduit sur ses achats. L’opération est neutre en théorie, mais elle crée un flux mensuel important et des décalages de trésorerie. Les remontées des fournisseurs changent aussi de nature : facturées aujourd’hui en grande partie comme des services, avec TVA, elles deviennent pour l’essentiel des réductions du prix d’achat de la centrale.
Pour l’impôt sur les sociétés, la marge se forme désormais dans la centrale. Sa politique de prix envers les adhérents, et le sort des excédents (restitués en fin d’exercice ou mis en réserve), doivent être fixés à l’avance et documentés : un prix de revente qui varie selon les adhérents, sans règle écrite, est difficile à justifier.
5. La multiplication du chiffre d’affaires
Une centrale qui revend soixante millions d’euros d’achats affiche soixante millions de chiffre d’affaires. Ce changement d’échelle a des effets mécaniques souvent oubliés : franchissement de seuils comptables (certification des comptes, catégorie d’entreprise et obligations qui en dépendent), contribution sociale de solidarité des sociétés, assise sur le chiffre d’affaires au-delà de 19 millions d’euros, conditions bancaires et d’assurance-crédit révisées.
6. La concurrence et la relation avec les fournisseurs
Un achat groupé reste en principe licite lorsque les parts de marché cumulées des membres restent modestes : les lignes directrices européennes sur les accords de coopération horizontale retiennent un seuil de 15 % sur le marché d’achat comme sur le marché de vente. Au-delà, une analyse au cas par cas s’impose.
Les conventions annuelles (article L. 441-3 du Code de commerce) changent de signataire. La centrale d’achat est elle-même le distributeur ; la centrale de référencement signe en général comme mandataire des adhérents, ce qui suppose un mandat écrit et précis. Le basculement impose donc une renégociation complète des conventions, qu’il faut caler sur le calendrier de la négociation annuelle.
7. La gouvernance du réseau
Acheter pour les adhérents suppose qu’ils s’engagent à acheter par la centrale : engagement d’approvisionnement, durée, conditions de sortie, sort du capital en cas de retrait. Dans une coopérative de commerçants (articles L. 124-1 et suivants du Code de commerce), ces règles relèvent des statuts et du règlement intérieur et doivent être votées. Dans une société commerciale, elles relèvent du contrat d’adhésion. Si la centrale met aussi une enseigne à disposition, avec une exclusivité ou une quasi-exclusivité, chaque nouvel adhérent doit recevoir l’information précontractuelle prévue par l’article L. 330-3.
Le chiffrage type : un réseau de trente adhérents
Les chiffres ci-dessous sont un exemple construit pour l’illustration, à partir d’hypothèses courantes dans le négoce professionnel. Chaque réseau doit refaire le calcul avec ses propres données, fournisseur par fournisseur.
Hypothèses. Trente adhérents, 60 millions d’euros d’achats hors taxes par an auprès de quarante fournisseurs référencés, TVA à 20 %. Aujourd’hui, la centrale de référencement perçoit 3 % de remontées (1,8 million d’euros), en reverse 80 % aux adhérents et couvre ses frais avec le reste et les cotisations. Demain, la centrale achète et revend au prix d’achat majoré de 1 %. Les fournisseurs, payés à trente jours, accordent 1,5 % de prix nets supplémentaires en échange de l’engagement de volume et d’un paiement unique ; les adhérents conservent leur délai habituel de quarante-cinq jours fin de mois, soit soixante jours en moyenne.
| Poste annuel | Montant |
|---|---|
| Gain d’achat (1,5 % de 60 M€) | + 900 k€ |
| Financement de l’écart de délais (30 jours sur 72 M€ TTC, soit 5,9 M€ à 4,5 %) | − 266 k€ |
| Assurance-crédit sur les adhérents (0,15 % des ventes) | − 90 k€ |
| Équipe et système de facturation (trois personnes, logiciel) | − 240 k€ |
| Contribution sociale de solidarité sur 60,6 M€ de chiffre d’affaires | − 67 k€ |
| Solde pour le réseau | + 237 k€, soit 7,9 k€ par adhérent |
À ce solde s’ajoutent des coûts de mise en place, une fois pour toutes : de l’ordre de 150 à 250 k€ pour la renégociation des quarante conventions, la réécriture des statuts ou du contrat d’adhésion et l’adaptation du système d’information. Les banques demanderont en outre des fonds propres en rapport avec le besoin de financement, de l’ordre de 0,6 à 0,9 M€, soit 20 à 30 k€ par adhérent.
La marge de revente de 1 % (600 k€) n’apparaît pas dans le solde : elle ne crée pas de valeur pour le réseau, elle transfère aux comptes de la centrale de quoi couvrir ses coûts. Elle détermine en revanche son résultat imposable, et doit être calibrée en conséquence.
Ce que montre la sensibilité
- Si le gain d’achat tombe à 1 % (600 k€), le solde devient négatif, d’environ 60 k€ par an : le basculement détruit de la valeur.
- Si les adhérents paient à trente jours, comme la centrale paie ses fournisseurs, le besoin de financement disparaît presque et le solde fait plus que doubler.
- Si un adhérent important fait défaut, la perte, même assurée en partie, peut absorber plusieurs années de solde : la qualité des garanties compte autant que le prix.
Notre méthode
Nous menons ces arbitrages en trois temps. D’abord, un diagnostic des flux réels sur les deux derniers exercices : fournisseurs, volumes, délais, remontées et leur traitement. Ensuite, un chiffrage des scénarios, formes intermédiaires comprises : le paiement centralisé suffit souvent à obtenir l’essentiel du gain, sans porter le stock ni tout le risque. Enfin, si le basculement est retenu, sa mise en œuvre juridique : conventions fournisseurs, statuts ou contrat d’adhésion, conditions générales de la centrale, calendrier aligné sur la négociation annuelle.
À retenir
Le passage à l’achat-revente se décide sur le gain d’achat réellement obtenu des fournisseurs, fournisseur par fournisseur. Le reste (financement, risque, fiscalité, gouvernance) est un coût à chiffrer, pas un argument.
À jour au 27 octobre 2026. Le chiffrage est un exemple construit pour l’illustration. Cet article présente des principes généraux ; il ne constitue pas une consultation et ne remplace pas l’analyse de votre dossier. Les textes cités évoluent : vérifiez leur version en vigueur.